{"id":3464,"date":"2025-10-16T22:30:38","date_gmt":"2025-10-16T20:30:38","guid":{"rendered":"https:\/\/www.rienadire.fr\/wordpress\/?p=3464"},"modified":"2025-10-16T22:31:36","modified_gmt":"2025-10-16T20:31:36","slug":"desassembler-le-vivant","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.rienadire.fr\/wordpress\/2025\/10\/16\/desassembler-le-vivant\/","title":{"rendered":"D\u00e9sassembler le vivant"},"content":{"rendered":"\n<p>J&rsquo;ai le sentiment de vivre pas mal de choc intellectuels en ce moment. En rentrant hier j&rsquo;ai \u00e9cout\u00e9 par hasard sur la route la s\u00e9rie documentaire sur France Culture et plus pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;\u00e9pisode 3\/4 : \u00ab\u00a0L\u2019animalisation\u00a0: matrice de toutes les dominations\u00a0\u00bb de la s\u00e9rie <a href=\"https:\/\/www.radiofrance.fr\/franceculture\/podcasts\/serie-le-monde-apres-le-specisme-en-finir-avec-l-oppression-des-animaux\">\u00ab Le monde apr\u00e8s le sp\u00e9cisme &#8211; En finir avec l&rsquo;oppression des animaux \u00bb<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<center><iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/embed.radiofrance.fr\/franceculture\/diffusion\/05c469c4-1e24-41d3-9f2e-6d57fceed454\" frameborder=\"0\" width=\"100%\" height=\"auto\"><\/iframe><\/center>\n\n\n\n<p>Je suis d\u00e9j\u00e0 sensibilis\u00e9 \u00e0 ces questions et malgr\u00e9 \u00e7a entendre David, employ\u00e9 dans un abattoir d\u00e9crire son exp\u00e9rience \u00e0 \u00e9t\u00e9 un vrai choc. Je ne sais pas pourquoi mais j&rsquo;ai pens\u00e9 \u00e0 \u00ab\u00a0R\u00e9parer les vivants\u00a0\u00bb de\u00a0Maylis de Kerangal\u00a0qui \u00e9tait un livre qui m&rsquo;avait beaucoup touch\u00e9 et par association d&rsquo;id\u00e9e j&rsquo;avais \u00ab\u00a0d\u00e9sassembler les vivants\u00a0\u00bb un titre et une id\u00e9e que j&rsquo;avais besoin de mettre par \u00e9crit. Voil\u00e0 ce que \u00e7a a donn\u00e9, mani\u00e8re d&rsquo;exorciser ce que ce documentaire \u00e0 provoqu\u00e9 chez moi !<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">D\u00e9sassembler le vivant<\/h2>\n\n\n\n<p>Cinq heures trente le r\u00e9veil sonne, toujours \u00e0 la m\u00eame heure. M\u00eame le dimanche mon corps se r\u00e9veille \u00e0 cinq heures trente maintenant. Dormir c&rsquo;est plus vraiment dormir c&rsquo;est juste fermer les yeux et attendre que \u00e7a passe. Marie dort encore elle dort bien elle a cette chance de dormir bien moi je r\u00eave de la cha\u00eene je r\u00eave du bruit ce grondement hydraulique ce sifflement des pistons m\u00eame dans le silence je l&rsquo;entends toujours<\/p>\n\n\n\n<p><em>L&rsquo;aube n&rsquo;existe pas. Les n\u00e9ons ont aval\u00e9 la nuit.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>La douche pour me r\u00e9veiller vraiment. L&rsquo;eau, froide, sur la peau froide. \u00catre propre avant d&rsquo;aller l\u00e0-bas. Marie dit que je sens rien mais moi je la sens cette odeur qui colle \u00e0 la peau qui rentre dans les pores qui reste.<\/p>\n\n\n\n<p>La route est vide \u00e0 cette heure-ci, juste les phares de ma Clio sur le bitume mouill\u00e9. Novembre, il pleut tout le temps en novembre, la pluie sur le pare-brise les essuie-glaces qui grincent droite gauche droite gauche comme un m\u00e9tronome comme la cadence un rythme qui te rentre dans le cr\u00e2ne qui te l\u00e2che plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Le parking de l&rsquo;abattoir, d\u00e9j\u00e0 trois voitures. Ahmed est toujours le premier, toujours lui le premier au poste 1. Comment il fait pour revenir chaque matin ? On revient, il revient toujours parce qu&rsquo;il faut bien payer le loyer, la bouffe, les conneries qu&rsquo;on ach\u00e8te pour oublier qu&rsquo;on paie le loyer et la bouffe.<\/p>\n\n\n\n<p>Les vestiaires \u00e7a pue le chlore et autre chose, cette odeur encore. Cette odeur partout. Ahmed est d\u00e9j\u00e0 en combinaison blanche, il me regarde pas. Il regarde jamais personne le matin, il prie je crois ou alors il parle tout seul. On est tous un peu fous ici faut \u00eatre un peu fou pour tenir ou devenir fou c&rsquo;est pareil finalement.<\/p>\n\n\n\n<p><em>La combinaison blanche transforme les hommes en fant\u00f4mes.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>On ne reconna\u00eet personne \u00e0 son visage.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>On reconna\u00eet les d\u00e9marches.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Tous des fant\u00f4mes identiques.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;enfile la combinaison. Les bottes. Le casque. Tout le monde pareil, tous blancs tous pareils, des fant\u00f4mes robots. Le chef distribue les postes aujourd&rsquo;hui poste 7, encore, toujours le poste 7. Section des jarrets. Mon poste, mon coin, ma place dans la machine. Je connais le geste par c\u0153ur : le couteau \u2014 trois cents grammes d&rsquo;acier aiguis\u00e9 qui transformeront mon bras en plomb \u2014 chaque jour faut l&rsquo;aiguiser sinon \u00e7a accroche et quand \u00e7a accroche c&rsquo;est pire. Faut que \u00e7a glisse, faut que la lame entre comme dans du beurre. On dit \u00e7a comme dans du beurre, comme dans du boeuf.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Le couteau.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>La main oublie qu&rsquo;elle est une main.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Devient prolongement.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Devient outil.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Six heures pile, la cha\u00eene d\u00e9marre. Ce bruit, ce putain de bruit qui te remplit la t\u00eate qui efface tout le reste\u2026 les pens\u00e9es\u2026 les doutes\u2026 les questions. Surtout les questions. Faut surtout pas penser. La pens\u00e9e ralentit. Ford le disait d\u00e9j\u00e0. Ford savait : un ouvrier qui pense c&rsquo;est un ouvrier qui co\u00fbte<\/p>\n\n\n\n<p><em>Je r\u00eave de Ford debout dans les abattoirs de Chicago.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Il observe les carcasses suspendues glissant sur leurs rails.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Chaque homme : un geste unique&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Chaque geste : mille fois r\u00e9p\u00e9t\u00e9&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Il sourit il a vu l&rsquo;avenir il a vu que le vivant pouvait devenir pi\u00e8ce<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re unit\u00e9 arrive \u2014 suspendue au crochet qui glisse sur le rail. Un b\u0153uf toutes les minutes trente \/ quarante \u00e0 l&rsquo;heure \/ trois cent vingt pendant mon service \/ une tonne peut-\u00eatre. Peut-\u00eatre plus je sais plus le poids, j&rsquo;ai arr\u00eat\u00e9 de penser au poids, au volume, \u00e0 la masse. Des unit\u00e9s, c&rsquo;est tout on dit unit\u00e9 on dit jamais b\u0153uf, on dit jamais l&rsquo;animal, on dit unit\u00e9 comme \u00e0 l&rsquo;usine Michelin avant quand je vissais les amortisseurs on disait pi\u00e8ces, on disait unit\u00e9s. C&rsquo;est pareil sauf que l\u00e0 c&rsquo;\u00e9tait froid.<\/p>\n\n\n\n<p>Mes mains bougent toutes seules maintenant. Je pense m\u00eame plus au geste : la lame se l\u00e8ve, trouve le point d&rsquo;entr\u00e9e entre l&rsquo;os et le tendon, tranche, sectionne, le jarret tombe dans le bac en inox. Un bruit m\u00e9tallique et puis la suivante d\u00e9j\u00e0 qui arrive quatre-vingt-dix secondes entre chaque, une minute trente pour que le corps passe de Ahmed \u00e0 moi, du vivant au mort, du chaud au froid.<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier poste s&rsquo;appelle \u00ab\u00a0\u00e9tourdissement\u00a0\u00bb. Ahmed attend, pistolet \u00e0 tige perforante \u00e0 la main. Il vise le front. Une tige d&rsquo;acier traverse le cr\u00e2ne, d\u00e9truit le cerveau. La b\u00eate s&rsquo;effondre.<\/p>\n\n\n\n<p>Il voit les yeux lui. Je vois pas les yeux moi, je vois que des morceaux d\u00e9j\u00e0 d\u00e9coup\u00e9s d\u00e9j\u00e0 ouverts d\u00e9j\u00e0 vid\u00e9s. Mais Ahmed il voit les yeux. Il m&rsquo;a dit une fois qu&rsquo;il demandait pardon chaque matin avant de commencer. Il demande pardon mais \u00e0 qui \u00e0 Dieu ? aux b\u00eates ? \u00e0 lui-m\u00eame ? Je sais pas moi je demande rien je fais juste le geste.<\/p>\n\n\n\n<p>Quarante \u00e0 l&rsquo;heure \u00e7a fait combien par jour ? Je calcule plus, j&rsquo;ai arr\u00eat\u00e9 de calculer, si tu calcules tu deviens fou. Si tu multiplies quarante fois huit heures fois cinq jours fois cinquante semaines \u00e7a fait des chiffres qui veulent rien dire, des nombres abstraits. Comme dans les rapports du directeur. Valorisation \u2014 optimisation \u2014 rentabilit\u00e9, des mots qui cachent d&rsquo;autres mots<\/p>\n\n\n\n<p><em>La cha\u00eene assemble. La cha\u00eene d\u00e9sassemble.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>M\u00eame logique. M\u00eame foi dans l&rsquo;efficacit\u00e9.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Des morceaux inertes qui deviennent mouvement.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Du mouvement qui devient morceaux inertes.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Je connais tous les morceaux : le jarret, la bavette, la hampe, l&rsquo;onglet. Je connais leur valeur au kilo, leur destination : le jarret part en pot-au-feu, la bavette finit en steak hach\u00e9, les abats partent en Asie. Rien ne se perd.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Le directeur dit : \u00ab\u00a0Nous valorisons l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de l&rsquo;animal. C&rsquo;est une question de respect.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est ce qu\u2019il dit lors des r\u00e9unions. <em>Nous valorisons l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de l&rsquo;animal c&rsquo;est une question de respect.<\/em> <em>Respect<\/em>, ce mot flotte dans l&rsquo;air satur\u00e9 de chlore perd son sens devient son propre contraire je sais plus ce que signifie ce mot.<\/p>\n\n\n\n<p>Des fois la cha\u00eene se bloque. Panne \u00e9lectrique, court-circuit, quelque chose qui coince et l\u00e0, dans ce silence, encore pire que le bruit : tu entends les b\u00eates derri\u00e8re dans les couloirs d&rsquo;attente. Tu les entends respirer, souffler, leurs sabots sur le b\u00e9ton et l\u00e0 tu peux plus faire semblant. Tu peux plus te mentir, tu sais ce qui se passe ici, tu sais vraiment. Mais la cha\u00eene red\u00e9marre. Toujours. Au bout de quelques minutes,le bruit revient et tu peux recommencer \u00e0 oublier.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Le silence est immense,&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>le silence est insupportable,&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>dans le silence on entend ce qu&rsquo;on avait oubli\u00e9,&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>le vivant qui respire encore derri\u00e8re les portes.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le consultant est venu la semaine derni\u00e8re avec sa tablette, sa cam\u00e9ra, son costume. Il filmait les gestes, chronom\u00e9trait, prenait des notes. On aurait dit qu&rsquo;il cherchait o\u00f9 on pourrait encore gagner trois secondes. Il avait trente ans peut-\u00eatre. Des chaussures propres. Une odeur de parfum cher qui flottait derri\u00e8re lui. Il a tenu deux jours. Parti le troisi\u00e8me matin. Il a dit qu&rsquo;il \u00e9tait malade mais Karim l&rsquo;a vu vomir dans les toilettes des visiteurs. Vomir comme s&rsquo;il voulait se vider de ce qu&rsquo;il avait vu. Moi je vomis plus, je me suis habitu\u00e9. Le corps s&rsquo;habitue \u00e0 tout. C&rsquo;est \u00e7a le pire le corps s&rsquo;habitue et apr\u00e8s l&rsquo;esprit suit ou alors c&rsquo;est l&rsquo;inverse je sais plus.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><em>Ford \u00e9crivait : \u201cLe travail r\u00e9p\u00e9titif \u2013 faire la m\u00eame chose encore et encore, toujours de la m\u00eame mani\u00e8re \u2013 est une perspective terrifiante pour certains esprits. Elle me terrifie.\u201d<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;Il \u00e9crivait aussi que l&rsquo;ouvrier moyen voulait un travail o\u00f9 il n&rsquo;avait pas \u00e0 penser.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Terrifiant pour lui. Parfait pour nous<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le consultant avait la m\u00eame certitude qu&rsquo;il existait deux sortes d&rsquo;esprits. En deux jours son corps a compris. Personne ne veut \u00e7a. Ford payait bien, cinq dollars par jour le double du salaire habituel, les hommes affluaient, acceptaient tout, devenaient rouages. Mes mains font le geste sans moi maintenant c&rsquo;est comme si j&rsquo;\u00e9tais \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi-m\u00eame comme si je me regardais de l&rsquo;ext\u00e9rieur un type en blanc avec un couteau qui d\u00e9coupe des morceaux encore et encore.<\/p>\n\n\n\n<p>A la pause de dix heures on boit du caf\u00e9 d\u00e9gueu\u00adlasse \u00e0 la machine. Personne parle vraiment. On fume, on regarde nos t\u00e9l\u00e9phones, on fait semblant d&rsquo;\u00eatre normal, d&rsquo;\u00eatre des gens normaux qui font un travail normal. Karim mate du porno sur son t\u00e9l\u00e9phone il s&rsquo;en cache m\u00eame pas il dit que \u00e7a le maintient en vie de voir des corps, vivants, des corps qui bougent qui jouissent qui sont pas suspendus \u00e0 des crochets.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Marie elle sait pas vraiment ce que je fais. Elle sait que je travaille \u00e0 l&rsquo;abattoir mais elle sait pas vraiment. Elle imagine pas. Elle peut pas imaginer, personne peut imaginer faut voir faut sentir faut entendre pour comprendre et encore, comprendre c&rsquo;est un grand mot on comprend rien on fait juste.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant je travaillais chez Michelin. Enfin pas Michelin direct une bo\u00eete sous-traitante qui faisait des amortisseurs pour Michelin. Poste 12 vissage de la tige sur le cylindre quinze secondes par pi\u00e8ce quatre par minute, propre, froid, m\u00e9tallique. J&rsquo;aimais bien en fait. J&rsquo;aimais la r\u00e9p\u00e9tition la simplicit\u00e9 du geste vis \u00e9crou vis \u00e9crou vis \u00e9crou et puis un jour un mail : la bo\u00eete ferme d\u00e9localisation Roumanie main d&rsquo;\u0153uvre moins ch\u00e8re. Actionnaires. Rendement. Optimisation\u2026 toujours les m\u00eames mots.<\/p>\n\n\n\n<p>Trois mois de ch\u00f4mage \u00e0 tourner en rond dans l&rsquo;appart \u00e0 regarder des s\u00e9ries, \u00e0 chercher du boulot sur P\u00f4le Emploi et puis cette annonce op\u00e9rateur de production agroalimentaire. Ils disent jamais abattoir, ils disent : agroalimentaire, transformation, d\u00e9coupe, comme si c&rsquo;\u00e9tait la m\u00eame chose que faire du yaourt ou de mettre du jambon sous vide.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Jamais abattoir&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Jamais tuer&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Ils disent transformation, d\u00e9coupe, valorisation&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le premier jour j&rsquo;ai cru que j&rsquo;allais partir. Le premier jour Ahmed m&rsquo;a montr\u00e9 les gestes, il m&rsquo;a dit faut faire une bulle dans ta t\u00eate, faut te mettre ailleurs faut penser \u00e0 autre chose ou penser \u00e0 rien surtout penser \u00e0 rien. La pens\u00e9e c&rsquo;est l&rsquo;ennemi ici. J&rsquo;ai demand\u00e9 comment il faisait lui depuis vingt-six ans ? Il m&rsquo;a regard\u00e9 avec ses yeux fatigu\u00e9s il m&rsquo;a dit je sais pas je fais c&rsquo;est tout.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Les questions ralentissent.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Les questions co\u00fbtent<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis Ahmed a craqu\u00e9 la semaine derni\u00e8re il s&rsquo;est assis par terre il a l\u00e2ch\u00e9 son pistolet.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Ahmed s&rsquo;arr\u00eate un jour&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Milieu de cha\u00eene pose son outil&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>S&rsquo;assoit par terre pleure&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Vingt-six ans de gestes qui remontent d&rsquo;un coup comme un barrage qui c\u00e8de<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>On a tous vu, on a fait semblant de rien voir, on l&rsquo;a emmen\u00e9 aux vestiaires. Arr\u00eat maladie, syndrome d&rsquo;\u00e9puisement professionnel. Ils ont mis un jeune Marocain \u00e0 sa place, vingt-quatre ans. Il sourit encore lui. Il ne sait pas ce qui va lui arriver, ce qui va se passer dans sa t\u00eate, dans ses mains, dans son corps. La cha\u00eene ne s&rsquo;arr\u00eate pas longtemps, la cha\u00eene ne peut pas s&rsquo;arr\u00eater. Il apprendra comme on a tous appris.<\/p>\n\n\n\n<p>Treize heures la cha\u00eene s&rsquo;arr\u00eate, fin de service. Je retire la combinaison, les gants, les bottes, je me douche longuement l&rsquo;eau chaude sur la peau pour enlever l&rsquo;odeur qui part jamais vraiment. Je me frotte, je me savonne deux fois trois fois.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la voiture sur le chemin du retour je mets la radio. Fort, le plus fort possible. Pour couvrir le silence. Pour couvrir le bruit que j&rsquo;ai encore dans la t\u00eate ce grondement permanent.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon fils a huit ans. Il rentre de l&rsquo;\u00e9cole, jette son cartable dans l&rsquo;entr\u00e9e, me rejoint sur le canap\u00e9. Il me demande ce que je fais comme travail. Tu fais quoi comme travail ? J&rsquo;ai jamais vraiment r\u00e9pondu \u00e0 cette question. Je dis je travaille dans l&rsquo;agroalimentaire. C&rsquo;est quoi ? Il sait m\u00eame pas ce que \u00e7a veut dire, je cherche les mots&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><em>Je transforme des produits&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Je transforme le vivant en mort<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Je transforme la mort en produit&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Je transforme le produit en argent<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Je&#8230; je pr\u00e9pare la viande.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme le boucher ?<\/p>\n\n\n\n<p>Oui. Un peu comme le boucher.<\/p>\n\n\n\n<p>Il sourit. \u00c7a lui va comme r\u00e9ponse. Il passe \u00e0 autre chose, me demande si je veux jouer \u00e0 Mario Kart. Je dis oui mais je tiens \u00e0 peine la manette. Mes mains tremblent un peu. Pas comme le boucher, non. Le boucher il voit les clients, il coupe proprement, il conseille, il parle. Moi je vois personne. Je coupe quarante fois par heure. Je parle pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon fils rigole parce qu&rsquo;il m&rsquo;a doubl\u00e9 dans le dernier virage. Je rigole aussi, ou je fais semblant. Il repart dans sa chambre, insouciant.<\/p>\n\n\n\n<p>Marie a pr\u00e9par\u00e9 des steaks hach\u00e9s. Elle les fait cuire dans la po\u00eale, l&rsquo;odeur envahit la cuisine. Une odeur que je connais trop bien. Pas la m\u00eame exactement mais proche. Trop proche. On se met \u00e0 table. Mon fils d\u00e9coupe son steak en petits morceaux, trempe les bouts dans le ketchup. Je regarde l&rsquo;assiette. Le steak, rouge au milieu, un peu de sang qui coule sur le bord. Je vois le jarret. Je vois le bac en inox. Je vois la lame qui tranche.<\/p>\n\n\n\n<p>Je demande \u00e0 Marie : tu crois qu&rsquo;on pourrait devenir v\u00e9g\u00e9tariens ? Elle me regarde. Pourquoi ? Je r\u00e9ponds pas.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Comment dire que la viande dans l&rsquo;assiette arrive encore chaude dans ma t\u00eate comment dire que je la vois encore vivante comment dire ce qui n&rsquo;a pas de mots<\/em> ?<\/p>\n\n\n\n<p>Je croise Marie dans l&rsquo;escalier. Elle rentre, je sors. Elle sort, je rentre. Nos vies qui se croisent \u00e0 peine nos vies qui se fr\u00f4lent. Elle me demande comment \u00e7a va ? Je dis \u00e7a va, comment s&rsquo;est pass\u00e9e ta journ\u00e9e ? Normale. Ce mot aussi a perdu quelque chose elle me croit ou elle fait semblant de me croire c&rsquo;est pareil on fait tous semblant tout le temps semblant d&rsquo;\u00eatre normal, semblant d&rsquo;avoir une vie normale.<\/p>\n\n\n\n<p>Je m&rsquo;allonge sur le canap\u00e9, je regarde le plafond. Les fissures dans le pl\u00e2tre. Je compte les fissures pour pas penser, pour occuper mon cerveau, pour l&#8217;emp\u00eacher de retourner l\u00e0-bas. Mais il y retourne toujours.<\/p>\n\n\n\n<p>Le soir je regarde des s\u00e9ries, des trucs d\u00e9biles, des sitcoms am\u00e9ricaines avec des rires en bo\u00eete de la vie normale de la vie o\u00f9 personne tue personne o\u00f9 tout le monde fait semblant d&rsquo;\u00eatre heureux.<\/p>\n\n\n\n<p>Marie rentre \u00e0 vingt-une heures, elle est crev\u00e9e, huit heures debout \u00e0 scanner des codes-barres \u00e0 sourire aux clients \u00e0 dire bonjour au revoir bonne journ\u00e9e\u2026 Elle me demande si j&rsquo;ai mang\u00e9 je dis oui j&rsquo;ai menti j&rsquo;ai pas faim je mange de moins en moins<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai perdu sept kilos depuis que j&rsquo;ai commenc\u00e9. Je p\u00e8se maintenant soixante-treize kilos, j&rsquo;en pesais quatre-vingts il y a dix-huit mois. Elle dit que je devrais voir un docteur. Je dis oui je mens. Je mens tout le temps maintenant mentir c&rsquo;est devenu facile comme le geste du couteau.<\/p>\n\n\n\n<p>Des fois je me dis je vais partir, je vais chercher autre chose. Je relis parfois les offres d&#8217;emploi : Op\u00e9rateur de production \u2013 technicien de transformation \u2013 agent de d\u00e9coupe. Jamais le mot <em>abattoir <\/em>jamais le mot <em>tuer <\/em>et puis je fais rien. Parce qu&rsquo;il y a rien d&rsquo;autre. Le ch\u00f4mage, les factures, la peur et puis l&rsquo;habitude. Cette putain d&rsquo;habitude qui te tient qui te garde qui fait que tu reviens chaque matin \u00e0 cinq heures trente comme un zombie comme un mort-vivant.<\/p>\n\n\n\n<p>La nuit je dors pas vraiment, je ferme les yeux, je vois la cha\u00eene qui continue sans moi. La cha\u00eene qui continuait avant moi la cha\u00eene qui continuera apr\u00e8s moi la cha\u00eene \u00e9ternelle. Je ferme les yeux. Je vois Ford \u00e0 Chicago je vois Ahmed qui pleure je vois le consultant qui mesure filme chronom\u00e8tre\u2026 tout se m\u00e9lange dans ma t\u00eate la nuit le jour Chicago 1913, 2025 c&rsquo;est pareil c&rsquo;est toujours pareil.<\/p>\n\n\n\n<p>Combien de jarrets coup\u00e9s ? combien de gestes r\u00e9p\u00e9t\u00e9s ? Combien de fois la lame dans la chair ? Je compte dans mon sommeil qui est pas du sommeil.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Dans mes r\u00eaves Ford et Swift se donnent la main, sourient l&rsquo;un assemble, l&rsquo;autre d\u00e9sassemble, les voitures roulent, les abattoirs tournent. Entre les deux quelque chose s&rsquo;est perdu l&rsquo;id\u00e9e que le vivant n&rsquo;est pas une pi\u00e8ce d\u00e9tach\u00e9e<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Demain je retournerai poste 7, section des jarrets le couteau. Trois cents grammes. La lame aiguis\u00e9e le geste pr\u00e9cis, quarante \u00e0 l&rsquo;heure, quatre-vingt-dix secondes entre chaque et je ferai semblant encore que c&rsquo;est normal que c&rsquo;est juste un travail que c&rsquo;est comme visser des boulons comme coller des \u00e9tiquettes comme scanner des codes-barres\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><em>Mais c&rsquo;est pas pareil<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>c&rsquo;est jamais pareil<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>et on le sait tous<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>on fait juste semblant de pas savoir<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>cinq heures trente, le r\u00e9veil sonnera demain \u00e0 la m\u00eame heure<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9sassembler le vivant<\/p>\n<p>Cinq heures trente le r\u00e9veil sonne, toujours \u00e0 la m\u00eame heure. M\u00eame le dimanche mon corps se r\u00e9veille \u00e0 cinq heures trente maintenant. Dormir c&rsquo;est plus vraiment dormir c&rsquo;est juste fermer les yeux et attendre que \u00e7a passe. Marie dort encore elle dort bien elle a cette chance de dormir bien moi je r\u00eave de la cha\u00eene je r\u00eave du bruit ce grondement hydraulique ce sifflement des pistons m\u00eame dans le silence je l&rsquo;entends toujours<\/p>\n<p>L&rsquo;aube n&rsquo;existe pas. Les n\u00e9ons ont aval\u00e9 la nuit.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"ngg_post_thumbnail":0,"footnotes":""},"categories":[332],"tags":[333],"class_list":["post-3464","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ecriture","tag-nouvelle"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.rienadire.fr\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3464","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.rienadire.fr\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.rienadire.fr\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.rienadire.fr\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.rienadire.fr\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3464"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.rienadire.fr\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3464\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3467,"href":"https:\/\/www.rienadire.fr\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3464\/revisions\/3467"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.rienadire.fr\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3464"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.rienadire.fr\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3464"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.rienadire.fr\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3464"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}