{"id":3502,"date":"2025-12-01T20:38:01","date_gmt":"2025-12-01T19:38:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.rienadire.fr\/wordpress\/?p=3502"},"modified":"2025-12-01T20:38:02","modified_gmt":"2025-12-01T19:38:02","slug":"loeuvre-dont-jai-oublie-le-nom","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.rienadire.fr\/wordpress\/2025\/12\/01\/loeuvre-dont-jai-oublie-le-nom\/","title":{"rendered":"L&rsquo;\u0153uvre dont j&rsquo;ai oubli\u00e9 le nom"},"content":{"rendered":"\n<p>Il y a une \u0153uvre au macLYON dont je ne me souviens plus du nom. L&rsquo;artiste aussi a disparu de ma m\u00e9moire. Samedi dernier, je me tenais devant elle. Aujourd&rsquo;hui, lundi, il ne reste que les sensations. De loin, une surface blanche ajour\u00e9e flottait contre le mur. Des banderoles la traversaient comme des guirlandes de f\u00eate. Alexis, notre guide, s&rsquo;est arr\u00eat\u00e9. Il nous a invit\u00e9s \u00e0 nous approcher.<\/p>\n\n\n\n<p>La surface \u00e9tait un filet de camouflage militaire. Les guirlandes \u00e9taient des banderoles, vraies, celles qu&rsquo;on tend dans les rues. Alexis nous a fait faire trois pas de plus. Sous le filet, des pics m\u00e9talliques attendaient. Les m\u00eames qu&rsquo;on visse sur les rebords pour emp\u00eacher les pigeons de se poser.<\/p>\n\n\n\n<p>Sans Alexis, j&rsquo;aurais continu\u00e9 mon chemin. J&rsquo;aurais vu une installation abstraite. Peut-\u00eatre jolie. Probablement oubliable. Le guide a forc\u00e9 la lecture par strates. La banderole attirait l&rsquo;\u0153il comme une guirlande attire l&rsquo;\u0153il. Le filet camouflait comme un filet de camouflage camoufle. Les pics restaient invisibles comme ils restent invisibles dans l&rsquo;espace public. Tout \u00e9tait litt\u00e9ral. Chaque \u00e9l\u00e9ment fonctionnait exactement comme son r\u00e9f\u00e9rent r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette \u0153uvre m&rsquo;accompagne depuis samedi. Pourtant je ne me souviens plus du nom.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La m\u00e9diation change tout<\/h2>\n\n\n\n<p>Alexis parlait avec passion. Il d\u00e9crivait ce que chaque \u0153uvre interrogeait. Comment elle avait \u00e9t\u00e9 construite. Quelle pens\u00e9e la structurait. Dans la premi\u00e8re salle, Marina Abramovi\u0107 \u00e9puisait le langage sur un \u00e9cran. Elle disait tous les mots qu&rsquo;elle connaissait. Sa bouche formait les syllabes m\u00e9caniquement. Le langage se vidait \u00e0 mesure qu&rsquo;elle le pronon\u00e7ait.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur un autre \u00e9cran, Marina et Ulay se donnaient des claques. Le bruit r\u00e9sonnait. Leurs joues rougissaient. Ils continuaient. Alexis laissait le silence s&rsquo;installer. Il nous demandait o\u00f9 intervenait le spectateur. Quand l&rsquo;art devenait-il insupportable. Pouvait-on tout autoriser au nom de la performance.<\/p>\n\n\n\n<p>Les panneaux de projection formaient un labyrinthe. En passant, nos ombres se projetaient sur les surfaces. Nous perturbions l&rsquo;\u0153uvre en la regardant. Alexis expliquait que l&rsquo;artiste avait pr\u00e9vu cette intrusion. Le spectateur devenait acteur malgr\u00e9 lui. La sc\u00e9nographie elle-m\u00eame faisait partie du projet.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus loin, <em>Journey to Asazi<\/em> de Simphiwe Ndzube occupait une salle enti\u00e8re. Une procession de sculptures imposantes. Des personnages \u00e9tranges d\u00e9filaient. Une barque \u00e0 taille humaine portait d&rsquo;autres figures. Un corps suspendu au plafond dominait l&rsquo;ensemble. Sans Alexis, l&rsquo;installation serait rest\u00e9e herm\u00e9tique. Pourquoi ces personnages. Que signifiaient-ils.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;exposition <em>Histoires personnelles \/ R\u00e9alit\u00e9s politiques<\/em> croisait les collections du macLYON et du MoCAB de Belgrade. Chaque culture regarde le monde diff\u00e9remment. Chaque position g\u00e9ographique fa\u00e7onne la perception. Alexis pla\u00e7ait chaque \u0153uvre dans son contexte. Il d\u00e9codait les symboles. Il expliquait les r\u00e9f\u00e9rences. Cette m\u00e9diation transformait ma visite. Sans elle, j&rsquo;aurais travers\u00e9 les salles en surface.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L&rsquo;intentionnalit\u00e9 comme \u00e9nigme<\/h2>\n\n\n\n<p>En quittant le mus\u00e9e, une question me poursuivait. L&rsquo;IA g\u00e9n\u00e9rative produit des images. Elle compose de la musique. Elle \u00e9crit des textes. Via l&rsquo;impression 3D, elle pourrait cr\u00e9er des sculptures. Elle r\u00e9alise d\u00e9j\u00e0 des performances vid\u00e9o. Elle ma\u00eetrise de plus en plus de m\u00e9diums. Mais peut-elle porter une intention.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;artiste pense avant de cr\u00e9er. La forme d\u00e9coule du concept. Le m\u00e9dium sert le propos. Marina Abramovi\u0107 \u00e9puise le langage pour interroger la communication. L&rsquo;artiste au filet camoufle pour r\u00e9v\u00e9ler les m\u00e9canismes d&rsquo;invisibilisation. Rajni Perera et Marigold Santos, dans la derni\u00e8re salle consacr\u00e9e \u00e0 <em>Efflorescence \/ Tel est notre \u00e9veil<\/em>, tissent des mythes pour explorer l&rsquo;immigration et la renaissance. Deux intentionnalit\u00e9s fusionnent en une \u0153uvre hybride.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;IA g\u00e9n\u00e9rative re\u00e7oit une instruction. Elle produit un r\u00e9sultat. Entre les deux, que se passe-t-il. Les mod\u00e8les r\u00e9fl\u00e9chissent. Ils \u00e9mettent des hypoth\u00e8ses. Ils ajustent leur production. Mais pourquoi cr\u00e9ent-ils. Quelle n\u00e9cessit\u00e9 les pousse. Quel projet sous-tend leur geste.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd&rsquo;hui, lundi, j&rsquo;ai parl\u00e9 avec un ami. Il utilise plusieurs outils d&rsquo;IA pour concevoir des mod\u00e8les 3D. Il les imprime ensuite. Il ajuste les param\u00e8tres. Il teste diff\u00e9rentes configurations. Il obtient des objets complexes qu&rsquo;il n&rsquo;aurait jamais pu dessiner \u00e0 la main. L&rsquo;IA devient son outil. Comme le pinceau pour le peintre. Comme la cam\u00e9ra pour le vid\u00e9aste.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette conversation a d\u00e9plac\u00e9 ma r\u00e9flexion. L&rsquo;IA pure, celle qui g\u00e9n\u00e8re sans humain, reste peut-\u00eatre vide d&rsquo;intention. Mais l&rsquo;IA comme extension de l&rsquo;artiste change la donne. L&rsquo;humain con\u00e7oit le projet. L&rsquo;IA d\u00e9multiplie les possibles. L&rsquo;intentionnalit\u00e9 traverse l&rsquo;outil sans s&rsquo;y dissoudre.<\/p>\n\n\n\n<p>Je repense aux banderoles et au filet. L&rsquo;artiste a choisi chaque \u00e9l\u00e9ment. La banderole pour attirer. Le filet pour camoufler. Les pics pour menacer. Cette s\u00e9quence forme un syst\u00e8me. Un algorithme aurait-il pu concevoir cet agencement. Peut-\u00eatre. Aurait-il su pourquoi l&rsquo;agencer ainsi. Je ne sais pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Marina Abramovi\u0107 se donnait des claques pour interroger les limites de l&rsquo;acceptable. Si une IA g\u00e9n\u00e9rait une vid\u00e9o similaire, sans corps r\u00e9el, sans douleur r\u00e9elle, l&rsquo;\u0153uvre garderait-elle sa force. Le concept survivrait. La forme resterait. Mais quelque chose manquerait. Le risque. L&rsquo;engagement physique. La vuln\u00e9rabilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Ce qui demeure<\/h2>\n\n\n\n<p>Je ne me souviens plus du nom de l&rsquo;artiste au filet de camouflage. Cette amn\u00e9sie interroge la relation entre cr\u00e9ateur et cr\u00e9ation. L&rsquo;\u0153uvre tient-elle par elle-m\u00eame ou n\u00e9cessite-t-elle son auteur. Le projet artistique transcende-t-il l&rsquo;identit\u00e9 de celui qui le porte.<\/p>\n\n\n\n<p>Sans le guide, je n&rsquo;aurais jamais compris cette \u0153uvre. Les strates seraient rest\u00e9es invisibles. Pourtant aujourd&rsquo;hui, sans me souvenir du nom, je garde l&rsquo;\u0153uvre. Les banderoles qui attirent. Les pics invisibles. Le filet qui camoufle. La litt\u00e9ralit\u00e9 des mat\u00e9riaux. Elle fonctionne dans ma m\u00e9moire ind\u00e9pendamment de son cr\u00e9ateur.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;exploration suffit-elle. Le hasard peut cr\u00e9er des formes fascinantes. La nature produit des structures hypnotiques. Personne ne parle d&rsquo;intentionnalit\u00e9 pour un cristal de neige. Pourtant sa beaut\u00e9 op\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Peut-\u00eatre l&rsquo;intentionnalit\u00e9 importe-t-elle moins que je le pensais samedi. Peut-\u00eatre l&rsquo;\u0153uvre existe-t-elle ind\u00e9pendamment de la volont\u00e9 qui la pr\u00e9c\u00e8de. Ou peut-\u00eatre cette volont\u00e9 reste-t-elle n\u00e9cessaire, m\u00eame quand on l&rsquo;oublie, pour que la forme devienne \u0153uvre et pas seulement objet.<\/p>\n\n\n\n<p>Samedi, je suis entr\u00e9 au mus\u00e9e avec une certitude. L&rsquo;IA ne peut pas cr\u00e9er comme les artistes cr\u00e9ent. Aujourd&rsquo;hui, lundi, je n&rsquo;ai plus de certitude. Mon ami imprime des formes complexes. D&rsquo;autres composent avec des algorithmes. D&rsquo;autres encore filment avec des mod\u00e8les g\u00e9n\u00e9ratifs. L&rsquo;intentionnalit\u00e9 traverse peut-\u00eatre ces nouvelles pratiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Ou peut-\u00eatre l&rsquo;intentionnalit\u00e9 elle-m\u00eame \u00e9volue. Peut-\u00eatre elle se r\u00e9invente avec chaque m\u00e9dium. Marina \u00e9puisait le langage avec son corps. L&rsquo;artiste au filet \u00e9puisait le camouflage avec des mat\u00e9riaux litt\u00e9raux. Demain, quelqu&rsquo;un \u00e9puisera peut-\u00eatre les algorithmes g\u00e9n\u00e9ratifs avec une intention que nous ne savons pas encore nommer.<\/p>\n\n\n\n<p>Les salles du macLYON gardent les \u0153uvres. Alexis continue ses visites. Les spectateurs projettent leurs ombres sur les panneaux. Et moi je garde une \u0153uvre sans nom, un filet de camouflage qui camoufle des pics, qui fonctionne m\u00eame quand j&rsquo;oublie qui l&rsquo;a con\u00e7ue.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est peut-\u00eatre \u00e7a, l&rsquo;art. Ce qui reste quand on a tout oubli\u00e9 sauf l&rsquo;essentiel.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/www.rienadire.fr\/dokuwiki\/doku.php?id=philo:intentionnalite_artistique_et_ia_generative\" data-type=\"link\" data-id=\"https:\/\/www.rienadire.fr\/dokuwiki\/doku.php?id=philo:intentionnalite_artistique_et_ia_generative\">Quelques notes compl\u00e9mentaires sur l&rsquo;IA, l&rsquo;art et l&rsquo;intentionnalit\u00e9.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a une \u0153uvre au macLYON dont je ne me souviens plus du nom. L&rsquo;artiste aussi a disparu de ma m\u00e9moire. Samedi dernier, je me tenais devant elle. Aujourd&rsquo;hui, lundi, il ne reste que les sensations. De loin, une surface blanche ajour\u00e9e flottait contre le mur. 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