
Il y a quelque chose de particulier à écrire une fiction interactive. À un moment, vous prenez une décision narrative qui semble mineure : votre personnage arrive dans un village breton et remarque que les murs des longères sont bourrés d’algues séchées. Vous écrivez ce détail. Puis vous devez expliquer pourquoi. Et pour expliquer pourquoi, vous devez comprendre, chercher, vous embarquer dans un sujet que vous ne connaissiez pas la veille. Le fucus vesiculosus, utilisé comme isolant sur les côtes bretonnes avant 1950, disparu avec la laine de verre, réintroduit par observation des vieux bâtiments encore debout. La forme vous force à sortir de vos habitudes. Une bifurcation en appelle une autre.
C’est ainsi que Low Futur s’est construit, pendant un an et demi, à la lisière de ce que je savais et de ce que j’ignorais.
Low Futur est une fiction interactive qui se joue dans un navigateur. Elle se passe en 2060, dans des communautés françaises qui ont survécu à l’Effondre, la cascade de crises des années 2030 qui a redessiné le pays. Vous incarnez un Scribe Itinérant, non-binaire par défaut, qui voyage de lieu en lieu pour collecter et archiver des savoirs. Un compagnon vous accompagne : Novaia, une intelligence artificielle qui tourne sur un Raspberry Pi alimenté par un panneau solaire. Novaia cite ses sources. Elle pose des questions. Elle ne vous dit pas quoi penser.
Ce qui m’attirait, c’était l’hypothèse de communautés qui auraient fait autrement, imparfaites, reproduisant des hiérarchies qu’elles prétendent avoir abolies, où le choix d’un mode de vie low-tech n’est pas socialement neutre, où certains ont tout décidé et d’autres ont subi. Des lieux où les tensions sont réelles et la vie vaut quand même la peine d’être vécue.
Pour ça, j’ai puisé dans des choses que je connaissais : des lectures, des expériences, des conversations. L’écriture m’a aussi conduit ailleurs. Certains passages ont ouvert des sujets que je n’aurais pas explorés autrement : les monnaies locales fondantes adossées aux ressources réelles d’une communauté, le mycélium comme matériau d’isolation dont le brevet américain des années 2010 a recouvert des pratiques asiatiques bien antérieures, la capacité des moutons à mémoriser cinquante visages sur deux ans.
Le jeu mesure trois choses : la compréhension des techniques locales, la confiance que la communauté vous accorde, et les savoirs que vous accumulez. Ces jauges ouvrent ou ferment des passages. Si vous n’avez pas la confiance d’une communauté, vous n’assistez pas à son assemblée interne. Si vous ne prenez pas de notes, l’archive reste vide. Novaia s’en souvient.
Le Scribe n’a pas de mission de sauvetage ni de destin particulier. Il archive, et l’archivage est déjà quelque chose.
Low Futur est disponible gratuitement sur rienadire.fr/Low-futur/. Il tourne dans n’importe quel navigateur, sans installation, sans compte. Ce que le jeu vous propose, c’est la même chose que ce que l’écriture m’a proposé : une bifurcation, puis une autre, et quelque chose qu’on n’avait pas prévu de trouver en commençant.
Et pour ceux intéressés par les thématiques abordées mais qui ont la flemme d’explorer le jeu j’ai fait une synthèse ici : http://rienadire.fr/dokuwiki/doku.php?id=lowfutur:index
Laisser un commentaire